St-Barnabé 1918

Mon père Simon, fils de Welly fils de Hyacinthe fils de François, que l’on voit ci-haut accompagné de son épouse et de ses enfant a voulu en 1995 mettre sur papier ses souvenirs afin que nous ses enfants puissions connaître notre histoire … un pan de l’histoire de la famille Bournival. Mon père est décédé au mois d’octobre 2006 à l’age de 88 ans. J’aimerais partager avec les membres de notre famille quelques lignes de ce «carnet de route» qu’il nous a légué, qui décrivent vividement la vie , à St-Barnabé au début du 20e siecle.
Paul Bournival
Trois-Rivières       
2 mai, 1995 

Chers enfants,

II m’est arrivé souvent en scrutant l’histoire de notre famille de déplorer qu’il y ait des zones grises où je ne pouvais pénétrer faute d’éclairage. Hélas, toutes les réponses qui auraient pu satisfaire ma curiosité ne pourraient jamais venir. C’est du vivant de ma mère que j’aurais pu obtenir les renseignements désirés. Après le départ de ce précieux témoin, le dossier resterait clos à jamais. On regrette toujours de ne pas avoir assez interrogé ceux qui sont partis. Or, on sait que la vie trépidante de nos  jours ne favorise pas beaucoup ces échanges intimes.

C’est pour vous éviter de tels regrets que j’entreprends ce récit des faits que je suis en mesure de vous transmettre pour enrichir votre connaissance de la famille dont vous êtes issus.

ENFANCE À  ST-BARNABÉ

Pour ne pas omettre l’essentiel, commençons par le commencement. Je suis né à St-Barnabé Nord, 2ième rang, un mardi, 20 août, 1918, en pleine épidémie de grippe espagnole. La grande guerre 1914 – 1918 n’allait se terminer que trois mois plus tard. 

Ma maison natale était si solide qu’elle a tenu jusqu’à ce jour ( de1995 mais aujourd’hui disparue). A l’époque, elle abritait ma famille: mon grand-père paternel, Hyacinthe, mon père, Welly, ma mère, Albina (sa mère Aurore St-Pierrre), mes trois frères utérins, Armand, Wilfrid et Alphonse Lizotte.

Il faut comprendre que mon père avait épousé la jeune veuve Lizotte  (26 ans) et pris à sa charge ses trois enfants. Ma naissance survint trois  ans après leur mariage. Baptisé en l’église paroissiale le lendemain, j’eus pour parrain et marraine nos voisins, mon oncle Onésime Bournival et ma tante Clara.  Je fus bercé dans le ber de famille qui avait bercé mon père avant moi. Dans la grande cuisine, pièce maîtresse, je pris graduellement connaissance des objets qui m’entouraient: un métier de bois sur lequel ma mère tissait de la catalogne, un rouet, un gros poêle « nickelé », une boîte à bois, une longue table recouverte d’une toile cirée, un long banc adossé au mur, la chaise berçante de pépère, quelques chaises artisanales foncées de babiche, voilà tout ce qui constituait l’ensemble de notre ameublement.

Attenant a la maison, il y avait le magasin général que mes parents exploitaient avec suffisamment de succès pour en tirer de quoi vivre assez à l’aise. En plus d’un cheval (notre seul moyen de transport), notre cheptel comptait une bonne vache à lait, deux cochons, un mouton, une trentaine devolailles, un chien (ti-mousse) et une chatte d’Espagne. Devant la maison, un grand potager et derrière, un cenellier et deux cerisiers. Enfin, nous avions(je dis nous puisque je faisais partie de la famille) une érablière qui nous donnait chaque année notre bois de chauffage. Il faut penser que notre maison n’avait ni électricité, ni eau courante. Nous nous éclairions à la lampe à l’huile. Quant à l’eau potable, elle provenait d’un puits en face de la maison.C’est dire que le confort d’aujourd’hui était alors inconnu.

Dans ce décor modeste s’est déroulée ma première enfance. J’ai souvenance que mes parents s’aimaient beaucoup. Il y avait dans notre foyer, de la gaieté, de la bonne entente et beaucoup d’ordre. La religion y était omniprésente.

Je dois préciser que mon père était un homme malade. Atteint d’une malformation congénitale de la vessie, il connut la souffrance dès son jeune âge. Quand les gamins de son groupe s’arrêtaient pour pisser en bordure de la route, leur jet d’urine était instantané, abondant et vite accompli tandis que lui se sentait humilié de devoir s’attarder pour mener à terme une évacuation douloureuse. Cette anomalie devait l’emporter prématurément a 43 ans.

Chez nous le dimanche était une journée tout à fait spéciale. Monpère, frais rasé, un peu tailladé (le maniement du rasoir droit était un art (dangereux) sentait fort l’eau de floride. Maman l’aidait à régler son problème de collet de chemise. Les collets détachés et raides de ce temps-là s’adaptaient à la chemise au moyen de boutons métalliques difficiles d’ajustement. Une fois son habit du dimanche endossé, mon père procédait à des vocalises, histoire de bien  préparer la messe « des anges » qu’il savait chanter de façon touchante.

Le moment venu, lorsque tout le monde était prêt, il enfilait un surtout cache-poussière, attelait le « Pit » et la famille partait pour l’église laissant à la maison le grand-père qui était trop vieux et moi, trop jeune. Les nombreuses voitures venues des quatre coins de la campagne soulevaient au passage des nuées de poussière. Elles convergeaient toutes vers le clocher rassembleur qui les conviait au rendez-vous dominical.

Rendus au village, mon père allait « dételer » chez de la parenté, après quoi tous assistaient à une basse messe et y communiaient, étant à jeun depuis minuit. Puis, retour chez la parenté pour dé-jeûner rapidement car la voix des cloches appellerait bientôt les fidèles à la grand’messe très solennellement chantée. C’était la pièce de résistance. Le sermon était prononcé du haut de la chaire par un prédicateur en surplis. Après un grand et sonore signe de croix, il y allait d’une tirade en latin suivie de la traduction. Avec « Mes bien chers frères » commençait un interminable sermon qui en faisait dormir plus d’un. Enfin l’Ite missa est tant attendu donnait congé à ces braves paroissiens. Les hommes songeaient surtout à la pipe qu’ils allaient bientôt allumer sur le perron de l’église et des échanges amicaux avec des connaissances venues de plus loin et qu’ils ne voyaient que le dimanche. Puis c’était le retour a la maison en paix avec le Seigneur et remplis de toutes sortes d’indulgences.

Notre magasin était un véritable microcosme commercial. On y vendait de tout. Derrière le comptoir (Zone absolument interdite aux clients) se trouvaient le chocolat et les cigarettes; ailleurs, la disposition de la marchandise se faisait au gré de la fantaisie et surtout de la commodité. En entrant, près de la porte, la « tonne » de mélasse; sous un long banc les « corps » de clous; suspendus au plafond, chaudières, marmites, ustensiles de toutes sortes. Même dans un espace aussi restreint, il y avait place pour des fouets de fantaisie, des suettes à chevaux, des pièges à renards, des pièces de tissu à la verge, des « pinottes » en écales, des caisses de biscuits, des » cannages » et que sais-je encore. Au grand désespoir de mon père, les jeunes se réunissaient au magasin tous les soirs et l’obligeaient à veiller plus tard qu’il l’eut voulu. Un minuscule bureau de poste était venu se greffer à l’entreprise pour en augmenter la rentabilité. Dans le hangar qui servait d’arrière-boutique, on entreposait la laine des cultivateurs jusqu’à ce qu’un grossiste vienne une fois l’an nous en débarasser. Ces petits à-côtés permettaient d’arrondir les recettes d’un commerce qui autrement eut à peine permis de vivoter.

Un jour, un vilain nuage est venu assombrir un paysage jusque là si clair. Juste en face de chez-nous, au tournant de la route, logeait un dénommé Henry Huard qui, voulant se lancer en affaires, fit à mes parents une concurrence malhonnête. Il eut recours au terrorisme verbal pour les décourager et ainsi les acculer à la reddition. Ma mère n’osait plus passer la porte tellement les injures criées par cet homme la blessaient. Sa campagne de dénigrement allait bon train  lorsque l’intervention de mon cousin et voisin, celui qu’on appelait « Ti-Georges Lésime » est venu chambarder son plan d’attaque. Précisons que ce petit homme était de fer. Il cumulait la rapidité de l’écureuil et l’agressivité du blaireau. Ce phénomène de la nature avait l’étoffe d’un pugiliste de grande classe et ce qui devait arriver arriva. Au cours d’une algarade, notre défenseur provoqua le « fort-en-gueule », lui infligea une pluie de coups dévastateurs, le chargea dans une brouette et alla déposer sa victime ensanglantée chez lui. La leçon porta fruit. Peu de temps après, notre concurrent ruiné dut quitter, la nuit, dans l’humiliation et la honte.

Après ce dénouement dramatique, le climat social au 2ième rang  eut vite retrouvé son calme. C’est à peu près à ce temps-là qu’un nouveau membre de la famille est entré chez-nous. Mon frère Armand travaillait souvent comme garçon de ferme chez « Ti-mond Grenier » et il avait hérité d’un agnelet que sa mère refusait d’allaiter. Nous l’avons tout de suite adopté et pendant plusieurs semaines, il fut nourri au biberon. Graduellement, l’animal prit des forces et s’attacha à son nouveau milieu, à moi particulièrement. Il me suivait partout et couchait même dans mon lit malgré les vives protestations de ma mère. Or, en peu de temps, « Ti-bi » ce gentil petit agneau devint mouton et voulut continuer sa cohabitation avec la famille. Etant devenu gros et fort, il forçait son entrée dans la cuisine malgré tous les efforts de maman pour l’en empêcher. Avant de mourir, ce cher Ti-bi nous a généreusement donné sa toison et maman en fit une couverture de laine bien douillette qui servit longtemps à assurer notre confort et à rappeler à notre souvenir l’affection que nous portait cette gentille bête.

Je glisserai doucement sur ces années calmes de mon enfance. Bien sûr, il y eut mon premier voyage en train, autant dire ma première excursion hors du nid. Les impressions ont dû être très fortes puisque j’en ai gardé  le souvenir jusque dans les détails. Il faut vous dire que mon frère Wilfrid était juvéniste chez les Frères des Ecoles chrétiennes à Limoilou depuis plusieurs mois et c’est une visite à celui-ci (avec ma mère) qui me valut de voyager en train pour la première fois de ma vie. Mon père est venu nous conduire à la gare de Charette, en voiture. Dès que j’eus passé le seuil de ce temple consacré au transport ferroviaire, un monde nouveau s’ouvrit à mes yeux d’enfant: la senteur de l’encre et des gros meubles vernis, le tac-tac de la télégraphie, la visière verte et les manchons noirs de l’agent de gare, le grand crachoir de laiton, les déplacements pressés du préposé aux bagages, la grosse pendule qui comptait avec précision les minutes qu’il nous restait à attendre. Enfin, les vibrations sous nos pieds et le son lointain du monstre qui approche nous firent savoir que le train arrivait. La locomotive, même arrêtée, soufflait la vapeur à grands jets. Un homme en uniforme m’aida à monter dans cette immense machine et aussitôt je sentis que nous commencions à rouler. Que je trouvais belles les banquettes recouvertes de velours verdâtre. Bien entendu, je fis plusieurs voyages aux toilettes et je bus beaucoup d’eau dans d’étranges petits gobelets coniques, en papier. Un vendeur à képi passait et repassait en nous offrant une riche variété de bonnes choses à manger … des choses sucrées surtout. En somme, ce fut un voyage de rêve.  Au juvénat j’eus la joie de revoir mon frère en tenue réglementaire de juvéniste et aussi le privilège de manger à la table des Frères …de la soupe aux choux : Puis ce fut le retour à la maison qui s’est déroulé dans le même climat de fête et d’enchantement.

Ma mère (fille de Norbert Letendre et de Aurore St-Pierre) avait une seule soeur, Mathilde (surnommée Ti-dé) épouse de Charles Duhamel. Cette parente résidait à Shawinigan Falls avant d’émigrer à New Bedford, Mass. vers 1923,  La famille Duhamel constituait un pôle d’attraction pour nous du Canada qui étions déjà médusés par la prospérité américaine. Mon frère Armand qui n’avait que 17 ans voulut tenter l’aventure à son tour. Il vécut quelque temps avec la famille Duhamel, trouva un emploi dans l’industrie du textile. Ses lettres adressées à la maison faisaient miroiter la magie des grandes villes. Maman qui avait vécu ses années d’enfance, de jeune fille et de jeune épouse en Nouvelle-Angleterre devait éprouver une certaine nostalgie en se remémorant ce coin du monde où vivaient encore plusieurs cousins et amies. Toujours est-il que petit à petit, mes parents se mirent à considérer la possibilité de tenter eux aussi l’aventure américaine. Seulement, il y avait un hic considérable: mon grand-père vivait toujours et, à 94 ans, il était « indéplaçable ».  Les choses en restèrent donc là … jusqu’au mois d’avril, 1925.

Mon grand-père, encore droit et lucide, après avoir résisté aux assauts de la vie pendant près d’un siècle n’a donné aucun signe de défaillance qui aurait pu annoncer une fin prochaine. Le dernier soir, il est venu souper à  sa place habituelle avec la famille. C’est vers 23 h que des bruits insolites provenant de sa chambre alerta mes parents. Ils accoururent à son chevet convaincus qu’il avait eu un malaise de mauvais augure mais celui-ci les rassura et leur dit de retourner au lit … ce qu’ils firent. Mais bientôt une autre alerte se fit entendre et cette fois, il leur parut évident que la fin était proche. On vint me réveiller pour que je sois témoin de la mort de ce bon vieillard que j’aimais tant. Maman se mit à dire des ave auxquels le moribond répondait d’une voix de plus en plus basse. Et c’est ainsi que mon grand-père s’endormit dans le Seigneur après ce qu’on peut appeler une vie bien remplie. Issu d’une race prolifique, il engendra lui-même quatorze enfants qu’il parvint a établir convenablement à force de travail. Je me souviens bien de cette physionomie remarquable, chevelure abondante, blanche comme neige et belle barbe de patriarche. Dans le cimetière de St-Barnabé, un imposant monument marque l’emplacement de sa sépulture. Puisse la terre que ce brave paysan a si longtemps travaillée avec amour et arrosée de ses sueurs reposer légèrement sur ses restes.

……Peu après le décès du patriarche Hyacinthe, mon grand-père Welly vendit son commerce et avec sa famille s’établit à New-Bedford au Massachuset où il espérait trouver de meilleures conditions économiques et de meilleurs soins médicaux pour la maladie qui l’affligeait . Ce fut peine perdu, il mourut moins de deux années plus tard. Il repose au cimetière de New-Bedford.