Memere Liza

par Gilbert Bournival  

Élizabeth Milette (1860- 1958) mariée à Théodore Bournival (1853-1936)

Ma grand-mère s’appelait Liza, diminutif de Élizabeth Milette. Elle est née à St-Etienne, le 27 NOVEMBRE 1860 fille de Jean Milette. Sa maison paternelle située au 1291 Principale a été remplacée et sur le même emplacement, elle est habitée aujourd’hui par l’arrière-arrière-petit-fils de Jean: Pierre fils de Louis-Joseph Milette – Ma grand-mère était la soeur du docteur Pierre Milette habitant en face du presbytère, la maison en haut de la Côte de l’église. Je me souviens de lui. Il chantait les messes du matin sur semaine. Il ornait son visage d’une petite barbiche. 

Tous les enfants chez-nous (chez Rosaire, la maison occupée par Alban, le marché Bournival opéré aujourd’hui par François) elle les a bercés – Parfois en chantonnant ses turluttes, d’autres fois ses cantiques. Ça variait selon les circonstances et selon les besoins. Devenus écoliers, tous les enfants, les uns après les autres, étaient invités à lui faire la lecture à haute voix dans un vieux livre illustré: « La vie des saints». Quand mon tour est venu, je ne trouvais pas toujours agréable de m’asseoir en face d’elle pour lire la page du saint du jour. Sauf les jours d’ennui, quand il faisait trop froid pour jouer dehors ou que le ménage se faisait dans la maison. Ma sœur Aline était sa meilleure lectrice et la plus fidèle. 

Je l’imagine encore assise dans sa chaise berceuse, une grosse femme tout de noir habillée, portant toujours un tablier. Ses cheveux grisonnants, poivre et sel , lissés sur le front et ramenés en toque en arrière , un chapelet à la main. Elle se berçait souvent en mâchant sa gomme. Les gommes neuves étaient trop dures. Elle les faisait ramollir par les jumelles qui machaient à tour de rôle. Mémère, elle savait tout : ancienne maîtresse d’école, lectrice assidue des annales, à l’écoute de tout ce qui se racontait dans les familles des siens. A ma naissance, elle avait 73 ans Elle avait élevé une famille de dix-sept enfants vivants avec qui elle restait régulièrement en contact, s’intéressant aux petits -enfants et  aux arrières petits -enfants. J’avais 29 ans à son décès. Son mari Théodore après avoir acheté le magasin de Napoléon Blais au village, après l’incendie du magasin et que Rosaire lui ait demandé qui reconstruirait, ils avaient convenu que Rosaire reconstruirait  et il s’était donné à mon père à condition qu’il les garde, lui et Liza jusqu’à la fin de leurs jours. C’est ainsi qu’elle a vécu dans notre famille jusqu’à sa mort en 1959, l’année de la célébration du centième anniversaire de la fondation de la paroisse. 

Dans sa chambre, elle recevait ses garçons : Louis-Georges, Origène, Arthur et leurs enfants : Geneviève, Roger, Marcelle, Robert, Paul, Germain, Réal, Pascal, Célestin, Liette, etc. Ensemble ou à tour de rôle, chaque dimanche, avant et après la grand-messe. Son arrière petit-fils Jean-Marie Bournival résidant du Chemin des Dalles, fils de Louis-Alphonse à Louis-Georges à Todore était un de ceux –là et un des réguliers. Il a ouvert sur sa terre, une rue portant le nom de « Liza » en souvenir de son arrière grand-mère. 

Certains jours d’ennui, j’allais m’asseoir en face d’elle sur la chaise habituellement utilisée pour la lecture. Une petite chaise tressée à la babiche, avec des montants de bois gossés à la hache, au couteau et à la » plaine » par Todore ( Théodore ) son défunt mari, mon grand-père.  

Je la questionnais sur sa vie, sur sa famille, sur mon grand-père que je n’ai pas connu vivant. Mon plus vieux souvenir remonte au décès de mon grand-père Todore. En 1936, j’avais trois ans. Rousseau et frères commençait à exposer les défunts dans les salons des maisons privées . Une fois mon grand père exposé dans notre salon, je suis monté avec mes souliers sur le petit agenouilloir en velours pour me hausser afin de le regarder dans son cercueil. Le grand monsieur Rousseau mécontent m’a vite retourné à la cuisine. Pas question de salir le mobilier d’apparat avant l’arrivée des visiteurs. J’étais bien fâché. Un étranger n’a pas à me dire quoi faire. Je suis chez nous. C’est mon pépère! Je m’attendais à l’intervention de ma mère pour me défendre. Les grands étaient trop préoccupés pour porter attention à nous les petits!.   

Ses fréquentations.  

Quand j’ai commencé à m’intéresser aux petites filles avec le goût de leur voler des petits becs, je voulais savoir comment mémère avait vécu cette période et je  l’ai questionnée : «Dites, mémére, avez-vous sorti longtemps avec pépére?» 

Tout en se berçant dans sa grande chaise, elle répondit en plusieurs étapes, à mesure que les souvenirs remontaient et que mes questions la stimulaient.

« Cette année-là, j’avais commencé à faire la classe à l’école du 7ième rang (la maison habitée aujourd’hui par Fernand Blais au 2261.) Je voyageais du village, à pied, matin et soir, pour aller et revenir de l’école. Chaque jour, je passais devant la maison de Théodore ( habitée aujourd’hui par Roger Bournival au 1901, Principale) Je ne me doutais pas de ses regards admirateurs. Un dimanche soir, après le souper, il se présente chez-nous au village et il demande poliment à mon père la permission de veiller avec nous. Il était beau garçon et s’était vêtu de son plus bel habit. Après les présentations d’usage et quelques échanges entre hommes sur la terre et les semences, pàpà invita Mézélé et Victoria mes deux soeurs et moi à les rejoindre au salon pour veiller. Comme à l’accoutumée nous avons chanté autour de l’harmonium, en choeur et en solo. A la tombée de la nuit, Théodore nous a remerciées et il a demandé à mon père la permission de revenir un autre dimanche. Après son départ, mes soeurs se disputaient pour savoir laquelle Todore avait remarquée. Chacune en attente du prince charmant, disait avoir reçu une marque d’attention et prétendait à l’exclusivité. Pour ma part à seize ans, je me contentais de le trouver bel homme sans autre prétention.  

Plusieurs dimanches de suite, Todore s’est présenté à la maison pour veiller avec nous sans se déclarer sur ses intentions. Aux grandes vacances d’été, mon frère Pierre étudiant pensionnaire au Séminaire de Trois-Rivières s’est joint à nous avec son violon pour accompagner nos chants.  Todore y allait à pleine voix. Agé de 23 ans, établi depuis 2 ans sur une terre avec une maison, une grange et des animaux. Bon travaillant et beau garçon, encore célibataire et vivant seul, c’était un bon parti. Pâpâ voyait d’un bon oeil ce prétendant et l’encourageait dans ses démarches auprès de mes soeurs les plus vieilles, surtout auprès de Mézélé qui à 20 ans, prenait de l’âge et craignait de faire tablette.   

La grande demande 

Un bon dimanche, Todore est arrivé plus solennel que d’habitude. Complet noir « prince Albert » chapeau haut de forme, montre au gousset, épingle à la cravate, il se met à genoux devant mon père et lui dit « Monsieur Milette, j’ai besoin d’une femme. Je veux élever une famille. Je vous demande la main d’Eliza. »  Mon père surpris, lui dit : » Élisa est trop jeune encore, il faut la bercer, ses soeurs lui font la couture, c’est une enfant. Prends Mézélé. C’est une femme d’adon pour entretenir une maison. Elle sait tout faire : cuisiner, faire du linge, laver, coudre, travailler aux champs. Elle est capable de t’aider sur la terre et dans la maison. » Todore a dit non. Papa a parlé en faveur de Victoria la deuxième fille, énumérant ses qualités , disant à Todore que ça serait aussi un bon choix, une femme solide et débrouillarde. Todore disait toujours non. »Si vous ne me donnez pas Élisa, je n’en veux aucune. » 

Devant l’entêtement de Todore, à la fin, papa a consenti en faisant promettre à Todore de prendre bien soin de moi. » C’est une enfant. Tu la berceras… » plusieurs autres recommandations ont suivi son consentement donné à regret devant l’entêtement de Todore. 

Commencées au printemps, au temps des pommiers en fleurs, les fréquentations se sont terminées en juillet de la même année 1877, par un mariage. Et Todore m’a bercé régulièrement selon la promesse faite à mon père Jean Milette.»  

Les enfants.

Après le mariage célébré à l’église de St-Etienne et la noce fêtée à la maison paternelle au village, les nouveaux mariés se sont fait reconduire en boghey dans leur nouvelle demeure, chez Théodore.

«Rendu à la maison, Todore m’a berçé et a commencé à m’embrasser et à me faire toutes sortes de caresses. J’avais pas l’habitude de ça. J’étais bien gênée . Après la récitation du chapelet, on est allés dans notre chambre pour se coucher, Todore m’a laissée seule pour me préparer, mettre ma jaquette et entrer sous les couvertures. Après, il est venu me rejoindre dans le lit. Là, il a recommencé encore à me faire des choses étranges et à me toucher partout . Un moment donné il est allé trop loin. Je lui ai dit : « fais pas ça Todore c’est péché. » Il a bien essayé de me convaincre que c’était la façon de faire des enfants . Ma mère m’avait rien dit à ce sujet- là.  A mes premières pertes ma grande sœur Mézèlé m’avait donné des couches, elle m’avait montré comment les porter et m’avait avertie que ça reviendrait. Aujourd’hui, ça je le savais. Je voulais bien faire confiance à Todore mais pour la première journée c’était assez. Devant mes résistances il me dit :  » correct , demain on attellera pour la messe et on ira en parler à monsieur le curé. » 

«Après la messe, nous sommes allés au presbytère , Todore a raconté à monsieur le curé ses intentions et mes résistances . Monsieur le curé m’a dit que je m’étais mariée pour faire des enfants et que je devais laisser faire Todore. Par après, c’est ce que j’ai fait et nous avons eu dix – sept enfants vivants sans compter les fausses couches.»   

Les maladies

Ma grand-mère n’était pas souvent malade. Il lui arrivait d’avoir le foie engorgé qu’elle disait. Elle restait couchée plus longtemps. Se recouchait après la messe du matin, prenait une plus longue sieste, buvait une gorgée d’eau de Pâques, demandait à Rosaire un bonbon, une gomme, se faisait une tisane de son herbe séchée, récoltée en été et ça passait. Il lui arrivait aussi de plus grosses maladies. Sa chambre voisinait la grande cuisine où la vie de la famille se passait. ( Elle est devenue chambre froide pour la bière à l’épicerie Bournival ).  Couchée sur son lit, elle criait :« les p’tites filles » jusqu’à l’arrivée de l’une d’elles. Dans un souffle saccadé, elle leur demandait d’aller chercher le docteur. Nos parents, Rosaire ou Marie alertés, un enfant était envoyé chez mon oncle Pierre :« Mémère est malade, elle veut vous voir » Le docteur ramassait sa petite valise de cuir noir et d’un pas tranquille s’en venait chez Rosaire voir sa sœur. Les enfants n’assistaient habituellement pas à la rencontre.  

Il m’est arrivé à l’occasion d’une «grosse maladie» d’avoir été envoyé chercher  monsieur le curé pendant que mes sœurs préparaient une petite table avec les cierges allumés et un petit crucifix au milieu, pour la communion et l’onction des malades. J’ai couru aussi fort que je pouvais pour me rendre au presbytère et dire à monsieur le curé : « Venez vite, mémère est malade, elle vous fait demander. » J’étais bien surpris et impatient d’attendre monsieur le curé Lacerte qui ne se pressait pas à mon goût. Lentement, avec sa pipe, il s’est dirigé vers l’église d’abord. Qu’est-ce qu’il fait ?

Une fois rendu à la maison, je ne sais pas ce qui s’est passé dans la chambre. Après un temps, j’ai entendu mémère chanter un cantique. Monsieur le curé est sorti de la chambre. J’ai fourré mon nez dans la porte et vu mémère assise sur son lit, continuer à chanter son cantique à son frère Pierre. J’ai vu pour la première fois le miracle de la visite du curé auprès de mémère. C’est à penser qu’elle avait son truc pour tromper l’ennui de rester longtemps au lit et recevoir de la belle visite. 

Ses visites aux enfants

J’ai eu connaissance qu’elle allait régulièrement visiter ses filles et ses garçons : Alma et Rose en bas de la côte du village, Origène, Arthur, Louis-Georges en haut du village ainsi que Léa à Shawinigan et ses filles religieuses au Précieux Sang et chez les Dominicaines à Trois-Rivières. À St-Étienne, elle profitait de la ronne de Rosaire  dans le bas du village le mercredi et dans le haut du village le mardi pour l’accompagner et arrêter chez l’un  ou l’autre et se faire reprendre au retour. Quand Alban a pris la relève au magasin, ce fut le même scénario. Chaque fois, elle portait un sac. La grosseur du sac était différente dépendant où elle allait. Chez Alma, elle apportait des légumes de son jardin, des sucreries du magasin et différentes nourritures ou du linge qu’elle avait pu rapailler à gauche et à droite. Ailleurs, elle apportait un petit cadeau qu’elle prévoyait leur être utile ou agréables soit pour les parents soit pour les enfants. Chez les sœurs, elle apportait de l’argent. Un carnet de la Caisse des Trois-Rivières au nom de dame Éliza Bournival fait état d’un dépôt de 325 $ et de retraits à différentes dates de montant variant entre 25 et 45 $ au profit des soeurs du Précieux-Sang. À l’été, on la voyait descendre la côte de l’église avec son  sac pour aller chez Alma. Ses légumes étaient prêts. Elle ne pouvait pas attendre le jour de la ronne. Elle fut une mère pour ses enfants devenus eux-mêmes grand-parents et pour ses petits-enfants. Elle se gardait informé de tout un chacun et portait dans son cœur les malheurs et les bonheurs de tous. Elle disait son rosaire chaque jour. Chaque dizaine avait son intention particulière.

Son monument au cimetière

À l’été, elle se rendait au cimetière chaque semaine, planter et arroser les fleurs dans le carré du monument acheté par Théodore. Elle partait avec sa gratte, une chaudière d’eau. Parfois, elle demandait de l’aide aux enfants pour transporter des boîtes, des chaudières. Le cérémonial, chaque fois était le même. En arrivant une prière à genoux ou, les derniers temps, debout à cause de l’âge et des difficultés de se relever sans support, ensuite le ménage des fleurs et une prière avant de partir. Elle était bien contente quand elle pouvait garder les petites filles avec elle tout le temps du ménage et des prières.

Un bon jour elle est partie. Elle souhaitait atteindre 100 ans. Il manquait une vingtaine de jours pour atteindre ses 98 ans faits et bien comptés.

Je garde un souvenir ému de mémère. À table, avant de partir pour le pensionnat au séminaire, j’étais placé à côté d’elle. Elle venait chercher dans mon assiette avec sa main, les morceaux que j’aimais moins. Je pense qu’elle voulait m’éviter de me faire disputer à cause de mes caprices. Elle nous aimait beaucoup et ne manquait jamais de prendre notre défense, de nous consoler dans nos peines et de se réjouir avec nous. Elle nous portait dans son cœur. Merci mémère d’avoir été là. Je suis un homme plus riche de t’avoir connu de près.

St-Étienne-des Grès, le 27 mars 2009